In Memoriam

Carlo Bergonzi

1924-2014

Celui que beaucoup considèrent comme le plus grand ténor verdien de la deuxième moitié du XXe siècle s’est éteint le 25 juillet dernier, moins de deux semaines après avoir fêté son 90e anniversaire.

98_in_memoriam_-_Carlo Bergonzi2Dans le panorama des ténors italiens de la deuxième moitié du XXe siècle, Carlo Bergonzi occupe une place à part. Il ne possédait ni le cocktail détonant de prestance physique et d’arrogance vocale de Mario Del Monaco et Franco Corelli, ni le charisme de Giuseppe Di Stefano, ni le timbre ensoleillé de Luciano Pavarotti. Et pourtant, de la Scala de Milan au Metropolitan Opera de New York (plus de trois cents représentations, concerts et galas, en quarante années de présence !), en passant par le Covent Garden de Londres et les studios d’enregistrement, tous ont dû partager leur trône avec lui. Pourquoi ? Parce que, à l’instar de Tito Schipa avant-guerre, Bergonzi était de ces chanteurs qui ont su opérer des miracles avec des moyens n’ayant, au départ, rien d’exceptionnel.
Le timbre, sans être laid, n’était pas spécifiquement rayonnant et la puissance, notamment dans l’aigu, n’avait rien de comparable avec celle d’un Corelli ; l’artiste, qui avait commencé sa carrière en baryton, en était parfaitement conscient et, dès ses débuts en tant que ténor, en 1951, il avait appris comment jouer d’autres atouts. La voix, en revanche, était extrêmement bien projetée, ce qui lui permettait de passer la rampe sans problème dans de vastes espaces de plein air, avec le soutien d’une diction d’une netteté admirable et d’une technique exemplaire, en particulier dans le contrôle du souffle, le mélange des registres et la science des trilles – Bergonzi est l’un des rares Manrico à respecter ceux de « Ah ! si, ben mio » dans Il trovatore.
Respectueux des indications du compositeur, attentif à la moindre nuance, et s’appuyant toujours sur une étude approfondie des partitions davantage que sur son instinct ou ses émotions, il témoignait d’une rigueur stylistique absolue, au risque de paraître ennuyeux aux oreilles de certains. Acteur indifférent, pour ne pas dire gauche, il se reposait entièrement sur sa voix pour construire ses personnages, en réussissant, à chaque fois, à les différencier. Chanteur du passé pour ses détracteurs, à une époque où les exigences du jeu commençaient à devenir essentielles sur les scènes lyriques, Bergonzi n’était pas un adepte de l’urgence dans l’accent, ni de la fièvre dans les épanchements d’amour ou de haine. Pour être tenue sous contrôle, son expression n’en possédait pas moins une singulière force de conviction.

NOBLESSE ET ÉLÉGANCE
Pour s’en convaincre, il suffit de jeter une oreille à l’un de ses nombreux enregistrements de studio qui, contrairement à ceux de Franco Corelli, par exemple, offrent un reflet fidèle de son art. Chez Verdi, omniprésent dans sa discographie comme dans sa carrière scénique, toutes les intégrales sont à chérir, ainsi que le passionnant coffret réunissant trente et un airs pour ténor. Bergonzi adorait cette musique et ces personnages qui, en retour, le mettaient admirablement en valeur. Mais cette extraordinaire osmose entre l’artiste et son compositeur fétiche ne saurait faire oublier des incarnations marquantes chez Donizetti (un incomparable Edgardo dans Lucia di Lammermoor, aux côtés de Beverly Sills), Mascagni (un Turiddu et un Canio d’une humanité et d’une sobriété exemplaires, sous la direction de Herbert von Karajan), Ponchielli (un Enzo idéal de noblesse et d’élégance dans La Gioconda) et Puccini (aussi bien Rodolfo et Pinkerton, avec Renata Tebaldi, que Cavaradossi, avec Maria Callas).
Les captations sur le vif ne sont pas non plus à négliger. Pour les rôles gravés en studio, elles sont parfois encore plus concluantes (Ernani au Met en 1962, Radamès au même endroit en 1963). Pour les autres, elles portent témoignage d’une diversité dans les choix de répertoire que l’on n’a pas toujours suffisamment soulignée (un inattendu Nerone de Monteverdi à Milan, un surprenant Werther italien à Naples), tout en révélant quelques merveilles. Dans la Norma new-yorkaise de 1970, Bergonzi s’avère ainsi l’un des meilleurs (sinon le meilleur !) Pollione de la discographie, le Chénier londonien de la même année s’imposant de manière irrésistible.