Entretien

Béatrice Uria-Monzon

Le 15 juin, à Marseille, la mezzo-soprano française aborde le rôle-titre de Cléopâtre, l’un des opéras les plus rares de Massenet, composé dans les deux dernières années de sa vie et créé à Monte-Carlo, le 23 février 1914, dix-huit mois après sa disparition. Cette somptueuse partition, ressuscitée en 1990 dans le cadre de la première « Biennale Massenet » de Saint-Étienne, sera dirigée par Lawrence Foster et mise en scène par Charles Roubaud. Puis Béatrice Uria-Monzon restera dans la cité phocéenne, les 12 et 15 juillet, pour un nouveau défi : Didon et Cassandre le même soir, dans une version de concert des Troyens, aux côtés de Roberto Alagna en Énée. Autant de prises de risques pour une artiste qui, plutôt que de se contenter d’enchaîner les Carmen aux quatre coins du monde, a toujours joué la carte de l’audace, jusqu’à oser Tosca, à l’Opéra-Théâtre d’Avignon, en 2012.

85_entretien_-_beatrice_uria-monzon

Vous venez de retrouver l’Opéra National de Paris pour Der Zwerg (1) : vous vous faites rare dans la capitale !
J’étais très contente de revenir dans ce lieu merveilleux qu’est le Palais Garnier, de découvrir cette belle partition de Zemlinsky et ce rôle de Ghita, court mais touchant, et très «sopranisant», ce qui me convient actuellement. Ce fut une magnifique expérience, avec d’excellents partenaires.

Et la perspective d’autres apparitions à l’Opéra de Paris ?
Oui. Lors de la saison 2014-2015, je reviendrai, à l’Opéra Bastille, cette fois, pour une reprise de Tosca dans la production de Werner Schroeter.

On vous a longtemps associée à Carmen ; avez-vous craint d’en être prisonnière ?
J’ai effectivement eu peur d’être identifiée définitivement à ce personnage, que pourtant j’adore ; je redoutais que les gens pensent que je ne chantais rien d’autre. Si vous saviez ce que j’ai entendu, entre autres que j’étais trop paresseuse pour apprendre de nouveaux rôles !

Vocalement, vous sentiez-vous à l’aise dans cette tessiture ?
Ce n’est pas exactement celle dans laquelle ma voix s’épanouit le mieux. Cela dit, beaucoup d’interprètes peuvent l’aborder, même des sopranos. Ce serait prétentieux de ma part de prétendre que j’y ai apporté quelque chose ; je n’ai rien révolutionné, j’ai juste proposé une autre facette du rôle, qui convenait à ma personnalité.

Aviez-vous des modèles ?
Chaque interprétation contient quelque chose à prendre et à laisser. J’ai apprécié, en son temps, le film de Francesco Rosi, avec Julia Migenes. Musicalement, mes préférences allaient vers Teresa Berganza ; son raffinement, son élégance, qui est la véritable élégance du chant français, ont été un exemple plus qu’un modèle.

Comment avez-vous réagi lorsqu’on vous a proposé Carmen pour la première fois ?
D’abord, j’ai été terrorisée à l’idée d’incarner une héroïne que je sentais si loin de moi. C’était il y a tout juste vingt ans, en 1993, à l’Opéra Bastille, dans la mise en scène de José Luis Gomez. Je savais que je serais incapable de répondre aux attentes habituelles du public, aussi je me suis dit : « Je vais faire ce dont j’ai envie, on verra bien.» Carmen n’est pas qu’un personnage physique, il est aussi vocal. L’approcher, après seulement quatre ans de métier et dans une maison comme l’Opéra de Paris, était lourd à porter ! J’y suis allée sans avoir l’idée de prouver quoi que ce soit. C’était un beau pari, et j’ai eu la joie d’être bien accueillie.

D’où vos réticences provenaient-elles ?
Je pense que j’étais en partie paralysée par cette pudeur qui m’est naturelle ; j’avais besoin de me sécuriser avec des certitudes, que j’ai ensuite progressivement abandonnées pour mieux servir les intentions des metteurs en scène. Jamais, à cette époque, je n’aurais pu m’intégrer dans un spectacle comme celui réglé par Calixto Bieito, auquel j’ai participé à Barcelone, en 2010, avec Roberto Alagna comme Don José, et que j’ai repris à Venise, en 2012. Avec Bieito, nous sommes loin des clichés, il plonge les protagonistes dans une violence qui est celle des personnages mais aussi de leur contexte : des contrebandiers, des gitans, un monde dans lequel la femme est soumise aux hommes et a un rôle très codifié.

(1) Cet entretien a été réalisé le 11 février 2013.