In Memoriam

1927-2013 Colin Davis

Le chef britannique, infatigable défenseur de la cause de Berlioz, notamment au Covent Garden de Londres dont il fut, pendant quinze années, le directeur musical, s’est éteint le 14 avril dernier, à l’âge de 85 ans. Parvenu au sommet de la gloire à la grande période du disque classique, il laisse un nombre impressionnant d’enregistrements, tant dans l’opéra que dans l’univers symphonique.

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Colin Davis aurait dû diriger L’Enfance du Christ de Berlioz, les 29 et 31 mai, au Festival de Saint-Denis. Mais il s’est éteint le 14 avril dernier. La mort l’a rattrapé au moment où il s’apprêtait à revenir vers l’ouvrage qui avait déclenché l’amour qu’il portait à la musique de Berlioz. Car c’est au poste de clarinette, dans un orchestre qui jouait «La Fuite en Égypte» (volet central de L’Enfance du Christ), un beau jour de 1951, sous la direction de Roger Désormière, que Colin Davis a compris quel serait son destin.
Son nom restera indissolublement lié à celui de Berlioz, comme s’il avait porté à son accomplissement le travail pionnier d’une lignée de chefs où l’on trouve Charles Hallé, Adrian Boult ou Thomas Beecham. La révélation qu’on vient d’évoquer a été bouleversante pour lui comme elle a été féconde pour un compositeur dont beaucoup se méfiaient, en France en particulier, où on raillait volontiers ses prétendues outrances ou sa naïveté supposée. Or, Colin Davis a fait
ce qu’il fallait faire : il a dirigé les partitions de Berlioz comme elles étaient écrites, sans les couper, sans les trahir, et il les a enregistrées.

Faut-il encore rappeler ces mémorables Troyens de 1969, au Covent Garden, qui furent l’occasion de mesurer enfin la grandeur et la beauté d’un ouvrage que des exécutions sans foi ni loi avaient défiguré ? « Si vous comparez les thèmes de Berlioz à ceux de Wagner, disait-il, vous vous rendez compte que ceux de Wagner, qui sont bien plus courts et bien plus simples, sont aussi beaucoup plus efficaces au théâtre. Prenez par exemple la grande phrase de « Roméo seul » dans Roméo et Juliette, qui se déploie d’une ma- nière sublime ; à côté, le « Mild und leise » d’Isolde paraît bien court de souffle ! Dans Les Troyens, il n’y a que des mélodies, et celles-ci sont décidément trop complexes pour un public de théâtre. Berlioz est selon moi le créateur d’un univers poétique et non pas d’un univers dramatique. »

INTRÉPIDE
On a beau vouloir se faire l’avocat du diable, essayer de lui trouver des manques ou des incon- séquences, prétendre qu’il a occupé un terrain laissé vide par d’autres, il n’empêche : qui d’autre que Davis a enregistré trois fois Roméo et Juliette, L’Enfance du Christ et Béatrice et Bénédict, deux fois Les Troyens, Benvenuto Cellini et La Damnation de Faust pour nous en tenir à quelques œuvres marquantes ? Encore s’agit-il là d’enregistrements dits officiels, le pirate pouvant nous révéler bien des trésors.
Chef intrépide, Davis fut aussi, d’une certaine manière, le Charles X de la musique : avec le temps, il donnait l’impression de n’avoir rien appris, ni rien oublié. Il s’était fixé une fois pour toutes une vision des partitions et de la manière de les interpréter, là où d’autres se mettaient à jouer Berlioz sur instruments historiques. John Eliot Gardiner et Roger Norrington, pour citer deux magnifiques chefs britanniques, font partie de ceux-là, mais sait-on qu’ils ont joué sous la direction de Colin Davis ? N’oublions pas, toutefois, que Davis put bénéficier des partitions publiées chez Bärenreiter dans le cadre de la New Berlioz Edition et du travail de musicologues tels que David Cairns, directeur artistique chez Philips dans les années 1960-1970. Et qu’on ne lui fasse pas le procès du flegme ou de la réserve so british : encore un préjugé à culbuter ! Il suffit d’écouter : quelle noirceur dans ses «Courses à l’abîme», quelle nostalgie ailée dans sa Captive ! Mais aussi, quelle précision, quel mouvement, quel relief, quel souffle, quelle leçon de musique !