In Memoriam

1923-2013 Wolfgang Sawallisch

Disparu le 22 février dernier, le chef allemand, qui contribua à faire de Munich l’un des phares de l’opéra dans les années 1970-1980, laisse l’image d’un serviteur aussi dévoué que talentueux de Mozart, Wagner et Richard Strauss.

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Depuis 2006, Wolfgang Sawallisch s’était définitivement retiré dans sa belle maison de Grassau, au pied des Alpes, à mi-chemin entre Munich et Salzbourg. C’est là qu’il s’est doucement éteint, resté longtemps seul après la disparition de son épouse, conseillère omniprésente de cet homme affable, d’un abord facile mais aux convictions inébranlables. Je me souviens de ma stupéfaction, au cours d’un entretien pour le magazine Opéra International, lorsqu’il m’annonça froidement qu’il ne remettrait plus les pieds dans une fosse d’opéra, endroit où il passait parfois plus de vingt soirs par mois. Et il tint parole ! C’était en 1994, après son départ pour Philadelphie où, pendant dix ans, il allait diriger des musiciens qui l’adoraient, émerveillés par ce qu’il représentait avec tant de calme assurance : un immense pan de culture européenne. Au cours de cette fin de carrière, Sawallisch prit plus de distance avec ceux qui avaient été, au cours de son long mandat au Staatsoper de Munich, ses compositeurs d’absolue référence : Mozart, Wagner et Richard Strauss. Grand chef de répertoire lyrique, mais pas seulement – Schubert et Schumann lui doivent aussi beaucoup –, c’est à ces trois-là qu’il dédia le plus longuement sa carrière. On se souvient de ces saisons prodigieuses où, dans la capitale de la Bavière, il réussit à présenter absolument tout Wagner et, surtout, en juillet 1988, l’intégralité des opéras de Richard Strauss à la file. Son itinéraire connut d’autres points culminants – dont quelques étés historiques au Festival de Bayreuth, en collaboration avec Wieland Wagner – mais ces deux projets munichois révélèrent, plus que tous les autres, son excellence particulière de coordinateur, sachant fédérer toutes les énergies disponibles.

IRREMPLAÇABLE SAVOIR En voyant Sawallisch travailler, on éprouvait l’impression d’un homme qui savait tout, anticipait tout, et dont chaque attitude ou impulsion de la baguette visait un seul objectif : que chacun, jusqu’au plus modeste instrumentiste du rang, se sente en confiance et puisse donner le meilleur de lui-même. Un tel professionnalisme, et aussi une telle indifférence au paraître, le firent souvent passer pour un musicien froid et doctoral. On se souvient pourtant de nombreuses soirées munichoises où sa présence rassurante, après des débuts parfois un peu hasardeux, le temps de reprendre ses marques – l’orchestre était devenu tellement sûr de lui que les répétitions devenaient facultatives, même pour des ouvrages lourds –, aboutissait à d’extraordinaires résultats. Avec Sawallisch, qui savait de surcroît s’entourer de chefs compétents (Gerd Albrecht, Bernhard Klee, Ferdinand Leitner, Giuseppe Patanè…), voire géniaux (Carlos Kleiber), et fidéliser des chanteurs extraordinaires (Julia Varady, Lucia Popp, Cheryl Studer, Margaret Price, Brigitte Fassbaender, Dietrich Fischer-Dieskau, Hermann Prey, Kurt Moll… sans oublier une Astrid Varnay ou un Hans Hotter en fin de carrière), Munich devint, pendant quelques années, la plus passionnante maison d’opéra au monde. Un endroit sans fantaisie, au demeurant, où les mises en scène, généralement décentes – et parfois même brillantes (Jean-Pierre Ponnelle) – n’étaient jamais qu’un élément du tout. Ici, Sawallisch cultiva son répertoire comme un jardin, sérieusement, en bon chef ­germanique féru de culture européenne – il fit pleinement partie de cette génération allemande de l’après-guerre, qui dut rebâtir un patrimoine le plus universel possible sur les ruines d’un pays bouleversé –, indifférent aux modes et aux trouvailles sans lendemain. Debout au pupitre, assis derrière un piano pour accompagner ces chanteurs qu’il aimait tant, ou même simplement disponible dans un bureau, l’homme restait toujours centré sur l’essentiel : le bon déroulement d’un travail quotidien d’artisan, au plus haut niveau. Remercions-le, une dernière fois aujourd’hui, d’avoir su tant partager avec nous de cet irremplaçable savoir.